Ambassade de Syldavie en France

L'histoire de la Syldavie, petit pays européen, se confond avec celle de ses ombrageux voisins: la Croatie, l'Albanie, le Monténégro, la Serbie, le Kosovo, la Macédoine, la Grèce, la Bosnie-et-Herzégovine, la Bordurie, la Slovénie, la Roumanie, la Hongrie, la Turquie, la Moldavie, la Bulgarie et la Belgique.
Au coeur de cette mosaïque de peuples, de langues et de religions, la Syldavie se distingue à peine sur les cartes; si certains la situent quelque part entre les rives de la Neretva, d'autres l'imaginent flottant sur un Danube ensablé. On la cherche parfois dans les creux de Bruxelles, entre Flandres et Wallonie, quand l'inflexion d'un accent laisse une impression d'étrangeté. La Syldavie se glisse dans les interstices de la géographie et de l'histoire.
Longtemps monarchique, puis socialiste, la Syldavie est aujourd'hui une jeune démocratie en transition, candidate à l'Union Européenne.

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lundi 13 octobre 2008

Belaviv, Telograd?


Dans la note précédente, je risquais une hypothèse sur la parenté secrète entre Tel Aviv et Belgrade, pressentant des rapprochements dans les courants souterrains qui animent leur jeunesse, l'insularité, un certain sens du chaos peut-être, un mélange paradoxal de conservatisme et de liberté revendiquée, de blocages identitaires et de subversion créatrice... Et soudain, une collision visuelle surprenante, entre une photo que j'ai prise au printemps à Tel Aviv:


et une image de Belgrade, signée TKV, que je trouve sur le blog World of Stencils:


Etonnant, non?

Pensant aux transfigurations de Klimt, ces icônes tout à la fois prosaïques et mystiques, il me vient alors à l'esprit que les deux villes se trouvent sur la même frontière invisible, entre l'Europe centrale et l'Orient, entre Vienne, Varsovie et Istanbul. Lisières de l'empire ottoman disparu, terres disputées, amères, villes construites à neuf contre le passé: Belgrade aux vestiges turcs s'effaçant, Tel Aviv reniant Jaffa, traçant vers le nord ses larges avenues rectilignes.

Ces deux baisers urbains, travaillés dans la matière de la ville comme les ors et les mosaïques de couleurs du peintre viennois, tenteraient-ils d'en enluminer la blessure?

A travers ces graffitis, et leurs références plus ou moins explicites à la "Belle époque" ou aux années 30 -période où Belgrade et Tel Aviv façonnent leurs perspectives, se font un visage-, quelle interrogation du passé se fait jour? Quelle réconciliation, quelle fusion se cherche-t-elle?
Je pressens en tous cas que se joue plus ici qu'un retour, un recours aux mythes du passé devant les défis, les transformations nécessaires auxquelles font face les deux villes. Plutôt une recherche du souffle fondateur, pour renouveler la ville, la hisser à la hauteur de ses rêves premiers, dans un siècle nouveau aux enjeux inédits?

Belgrade, la ville à fleur de murs

Certains artistes urbains se fondent organiquement à la ville qu'ils hantent la nuit. Loin du vandalisme gratuit, ils sèment des œuvres qui semblent fleurir naturellement sur l'épiderme urbain, en cicatriser les blessures, suintant des murs écaillés, des ruelles délaissées, des lieux abandonnés. Ces graffitis, ces pochoirs réaffirment la force vitale de la ville - ils apparaissent comme une sorte de remontée de sang aux lèvres desséchées des friches, des lambeaux que la cité laisse derrière elle dans sa mue.

Certaines villes ne s'y prêtent donc guère. D'autres, parce que les frustrations, les révoltes, le désir de vie bouillonnent sous la surface et s'y heurtent, accueillent avec une sorte de soulagement cette violence visuelle, comme si elle libérait quelque chose que la ville cachait, étouffait. Ces graffitis, contestataires, subversifs, semblent émaner des profondeurs du déni, du refus, du non-dit, et ainsi rendre à la ville la liberté de son souffle, son âme.

Voici, sur le site hollandais Submarinechannel, l'interview d'une street artist de Belgrade, qui graffe sous le nom de "TKV", pour "la reine des fées" en serbe, ce qui décrit bien son programme de "réenchantement" de la ville.



Je suis frappé par la parenté visuelle entre son travail et celui des graffiteurs de Tel Aviv, parenté qui semble sous-tendue par une sorte de parenté souterraine des deux villes, toutes deux jeunes, bouillonnantes, marquées par le conflit et ses non-dits, par des tabous tenaces, et toutes deux insulaires, toutes deux regardées par le reste du pays et du monde comme des "bulles" de réalité parallèle.

Il ne s'agit pas ici -pas seulement- de politique, mais de quelque chose de plus profond, qui touche à la spiritualité urbaine, à la grâce.

Ces jaillissements de couleurs réprimées, sur le béton de Belgrade, Tel Aviv, ou Paris, manifestent la reconquête d'un espace sensible, d'un espace de dialogue, un réinvestissement, charnel, vivant, des zones d'ombre et de mort, elles questionnent les rigidités et les manquements de la vie urbaine, ses problèmes, mais aussi ses rêves, son espérance, sa jeunesse et sa genèse. Comme un arbre poussé dans l'interstice d'une muraille et qui lui devient nécessaire, le graffiti fait l'éloge paradoxal de la transformation urbaine - contre la ville sclérosée, pour la ville en mouvement. Pour la ville habitée, contre le labyrinthe abstrait des rues et des architectures - une façon d'aller à l'encontre des murs, qui les anime, les réveille, les transforme en lieux de passage, en ouvertures.

Il y a, entre ces œuvres interrogatives, incertaines et les slogans de haine ou de revanche raturés sur les murs des mêmes villes (Kosovo je Srbija, La France aux Français, Mavet leAravim), le même écart qu'entre Montaigne et un Minute: l'écart, esthétique et spirituel, entre une pensée et un dialogue qui s'essaient, se cherchent, et les faciles certitudes dressées contre l'autre. Là où le griffonnage irréfléchi est, au mieux, une affirmation d'identité, quand il ne hurle pas ouvertement son rejet de l'autre (l'étranger, le riche, le rival, ad lib), à l'inverse les œuvres de Miss Tic à Paris, de Know Hope à Tel Aviv, ou de TKV à Belgrade, insinuent dans le tissu serré de la ville un espace pour l'altérité, pour le réenchantement du monde à travers le croisement des regards. Il n'est sans doute pas fortuit que les noms de ces trois individus ou collectifs portent une commune référence à la magie, à la mystique, à l'espérance. Leurs opérations nocturnes sont des rituels urbains.

Pour en voir plus: Know Hope sur Flickr, Maya Newman's photostream, Tel Aviv Street Art, Miss Tic et son fan club, un carnet de Roswitha Guillemin, un album et un site consacrés à l'artiste, Belgrade Street Art sur Flickr, et des images de Belgrade pour saisir le contexte du travail de TKV. Plus général: World of Stencils.